Choisissez vos combats!

6 mars 2015

De prime abord, l’équipement me passionne autant que n’importe qui dans le milieu. Cependant, j’ai toujours un choc quand j’entends des trucs comme : « pour faire un travail sérieux, ça prend une boîte de sommation », « c’est sûr que si j’avais plus de matériel, j’aurais des résultats plus professionnels » ou « pas surprenant que ses productions sonnent bien, il mixe sur une SSL à 400 000 $! ». Tout cela n’est qu’un ramassis de conneries!

À la limite, je considère même cette dernière affirmation insultante pour la personne qui travaille sur une SSL. Si la qualité de son travail n’est attribuable qu’au matériel, aussi bien mettre n’importe qui derrière la console! Inutile de connaitre la technique, d’avoir un goût musical et une bonne paire d’oreilles : tout ce dont on a besoin, c’est d’une SSL! 

 

Vous ne seriez pas insulté, vous?

 

Le débat stérile « analogique vs numérique »

Une autre chose qui ne cesse de m’étonner, c’est de voir, qu’encore aujourd’hui, des professionnels de l’audio débattent de la qualité des plug-ins d’émulation par rapport aux « vrais appareils ». La plupart des gens qui ont travaillé avec ces appareils analogiques diront que plusieurs émulations sont terriblement près de réalité, tout en soulignant du même souffle que ce n’est pas encore tout à fait ça. 

 

Selon moi, ils passent complètement à côté de l’essentiel. La question ne devrait pas être : « est-ce que la version numérique sonne comme l’appareil analogique ? », mais plutôt : « est-ce que ce plug-in m’est utile ? ». Personnellement, je n’ai jamais entendu le son d’un véritable égalisateur Pultec. J’ai cependant entendu celui de sa version plug-in. Je n’ai aucune idée s’il sonne comme le « vrai » et, selon moi, c’est hors de propos. Tout ce que je sais, c’est que ce plug-in me sera utile si je veux obtenir tel type de son.

 

Considérons maintenant ceci, supposons que je débourse 3500 $ US pour faire l’acquisition d’un LA-2A de Universal Audio. Il va de soit que ce compresseur offre une qualité de son exceptionnelle. Alors, j’aurai donc à ma disposition un canal « d’exception » pour mes productions. Supposons maintenant que j’achète un plug-in de LA-2A pour une centaine de dollars. Non seulement me reste-t-il quelque 3400 $ dans mon portefeuille, mais je peux désormais appliquer ce compresseur « terriblement près de la réalité » sur un nombre infini de canaux, en mono ou en stéréo. Un rapport qualité/prix indiscutable!

 

Frank Filipetti, une légende du mixage, apporte un argument supplémentaire. Même s’il a à sa disposition une quantité effarante d’appareils analogiques, il ne mixe aujourd’hui qu’avec des plug-ins. Dans un de ses séminaires, il donne l’exemple de ses égalisateurs de fréquence 1073 de Neve (il en a 16!). Pour utiliser cet EQ analogique, il doit convertir le signal du numérique à l’analogique pour entrer dans son 1073 et convertir de l’analogique au numérique pour le réintégrer dans sa session de mixage. Selon lui, lorsque le signal aura parcouru ces conversions, le son qu’il obtiendra de son appareil analogique sera inférieur à celui de son émulation en version plugin. Quand on y pense un peu, il est difficile de contredire son raisonnement. Et Filipetti n’est pas la seule grosse pointure à abandonner l’analogique : Andrew Sheps et Dave Pensado, pour ne nommer que ceux-là, réalisent aujourd’hui la majorité de leur mixe uniquement à l’ordinateur.

 

Il y a également tout le côté fonctionnel. Non seulement on doit brancher physiquement tout ce matos et l’entretenir, mais il faut également ajuster physiquement leurs paramètres. Il est donc nécessaire de prendre en notes tous les réglages afin de pouvoir recréer un son à l’enregistrement ou pour parer à l’éventualité où le client voudrait apporter une correction au mixe. Il va de soi que cette manoeuvre est inutile en numérique étant donné que tous les ajustements sont sauvegardés dans le fichier de projet.

 

Quelles conclusions tirer de tout ça?

 

La qualité du son dépend beaucoup moins du matériel
que de la personne qui l’opère.

Le matériel, qu’il soit analogique ou numérique, aide à atteindre plus facilement ou plus rapidement le son que vous recherchez. Point à la ligne. Il ne garantit pas la qualité de votre travail, ne fait pas automatiquement de vous un meilleur ingénieur et n’est pas représentatif de la qualité de votre studio. 

 

Alors ne vous croyez pas désavantagé parce que vous ne disposez pas de « vrais » compresseurs, de  «vrais » EQ ou n’importe quel autre appareil. Aujourd’hui, n’importe quel logiciel de production audio contient d’office plus de matériel de traitement que ce qui est nécessaire pour réaliser un mixe de qualité professionnelle... dans la mesure où l’on sait l’opérer! L’équipement n’est donc plus une excuse valable, autant pour les succès que pour les échecs. 

 

Cessez de croire qu’il est impossible de réussir quoique ce soit sans un ou deux murs de matériel. Les exemples abondent. Jusqu’à la mi 2009, les albums de Porcupine Tree étaient en grande partie enregistrés dans le sous-sol des parents du chanteur; Hourglass de James Taylor a été enregistré dans un chalet, en 16 bit, sur une Yamaha 02R; Nebraska de Bruce Sprinsteen, sur un Tascam à cassette et une paire de SM-57!

 

Choisissez vos combats et investissez aux bons endroits

Si vous mixez, une bonne acoustique et de bons moniteurs vous aiderons beaucoup plus que n’importe quelle pièce d’équipement qu’elle soit numérique ou analogique. Appliquez-vous à bien connaître le matériel dont vous disposez déjà et développez votre maîtrise des techniques de mixage.  

 

Si vous enregistrez, aménagez adéquatement votre espace d’enregistrement et investissez le plus près de la source possible (microphones, DI, préamplificateurs, interface...). Peaufinez vos techniques d’enregistrement : aucun égalisateur de fréquence quel qu’il soit ne vaut un bon placement de micro.

 

Si vous êtes musiciens, rappelez-vous que ce que vous produisez, c’est avant tout de la musique. Ne laissez surtout pas le matériel casser votre momentum créatif. Rien de mieux pour couper l’inspiration que de devoir se plonger la tête dans un manuel ou de chercher le câble qui fait défaut. Choisissez plutôt l’équipement ou les logiciels qui vous aideront à atteindre plus rapidement vos objectifs. En tant que musicien, vous ÊTES la source! Prenez aussi soin de vos instruments.


L’émotion n’est pas dans les appareils,
elle est dans la chanson.

Peu importe où vous intervenez dans la chaîne de production, votre objectif est de transmettre une émotion. L’émotion n’est ni analogique ni numérique. Vos auditeurs se foutent éperdument de l’endroit où a été enregistrée une pièce et des appareils qui ont été utilisés : c’est la chanson qui les intéresse. Le matériel ne devrait donc jamais primer sur l’essentiel : la musique. 

 

Ce constat devrait aussi interpeler les nombreux intervenants du milieu qui jugent encore du sérieux d’une production par la taille du studio dans lequel il a été réalisé (heureusement, cette vision disparait progressivement). Une bonne chanson et de bons arrangements s’enregistrent et se mixent facilement. Si une chanson ou sa performance est déficiente, un mur de « gear » ne la rendra pas meilleure. De même, attribuer la réussite des autres uniquement à la qualité ou à la quantité d’équipement dont ils disposent est tout aussi absurde. Ce sont les gens qui font de la musique, pas les appareils. 

 

Bref, les deux trucs que vous avez de chaque côté de la tête et ce qui se trouve entre ceux-ci ont nettement plus d’impact sur vos productions que n’importe quel appareil. À partir de là, il suffit de choisir ses combats et d’investir son temps et son argent là où le rendement sera le meilleur pour vous.

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